Anita Farmine


30 janvier 2019

- ANITA FARMINE

SEASONS

[01.03.2019]

 Son nom est déjà toute une histoire. 

« F comme Fight, 

A comme Against, 

R comme Racism, 

M comme Monarchy, 

I comme Imperialism, 

et N comme Nazism… 

Un acronyme pour un nom, choisi par mon père en Iran, auquel il ajouta un « e » à notre arrivée en France. »

Au fil de Seasons s’enchainent les chansons, semant chacune une graine dans l’oreille de celui qui écoute. Leurs fleurs colorées éclosent, leurs fruits murissent lentement. Ils se gorgent de différentes textures, de multiples saveurs, du goût de la Liberté (Azadi) sous la forme d’une voix ronde, pure, marquée par la chaleur enflammée de l’orient. Anita Farmine nous invite d’entrée de jeu au coeur de ses origines, en Iran. Chanter en persan, c’est en faire une richesse, et les sonorités si particulières de cette langue ébranleront même ceux qui ne la comprennent pas. Le pouvoir évocateur de la musique nous emplit à l’écoute de Nour, le Soleil des Soleils, et l’on se retrouve sur un toit de Chiraz sous une chaleur écrasante. Les harmonies des voix orientales nous transcendent et nous brûlent. Les touches électroniques font le délice moderne de cette musique qu’on qualifie ordinairement de « world », et dans cette originalité, les percussions des karkabous, du dayereh ou les cordes de l’inuk côtoient le vocoder, l’Ebow et les synthétiseurs. Anita Farmine incarne cette feuille d’automne qui s’envole au gré du vent, libre d’aller où elle veut (Frisson). Elle passe d’un coeur brisé (Del Sard) à la souriante chanson-titre Seasons, au coeur de laquelle elle questionne « How we were feeling inside, when we were listening to the music ? », et l’on voudrait pouvoir lui répondre dans toutes les langues du monde que cette musique-là, la sienne, nous fait de nouveau croire en l’humanité. Elle passe du Fil Rouge de la vie et sa sublime introduction contemporaine au piano aux très rouges et très rock « Ceux qui sont partis » (Raftegan). Riche, et libre, donc.

On oublie paradoxalement toute notion du temps et on relance inlassablement le cycle de Seasons. « Comme les étoiles s’éteignent » chante Anita Farmine. Il semble pourtant qu’elle-même en porte une qui n’est pas prête de s’éteindre. C'est à Chiraz, le 21 septembre 1978, dans un Iran en plein bouleversement politique et juste à l'aube de la révolution islamique, qu'Anita Farmine chante sa première note. Une mère française, un père iranien, tous les deux professeurs et progressistes, voilà qui présageait une personnalité affirmée pour ce bébé qu'ils appelèrent Anita. Le doux patronyme de Farmine a été choisi par son père qui a eu l'occasion de changer son nom originel pour le transformer en un cri : F.A.R.M.I.N. sont les initiales de Fight Against Racism Monarchy Imperialism and Nazism.

Anita fréquente une école américaine dès son plus jeune âge. De son enfance au coeur de ce chaotique Iran, elle ne garde que peu de souvenirs, mises à part quelques alertes à la bombe. Aux cinq ans d'Anita, incapables de rester vivre dans un système qu'ils n'approuvent pas, ses parents décident de migrer. Ils arrivent en Algérie pour travailler.

Nouveau départ pour Anita Farmine, cette fois-ci dans une école française, entourée d'enfants de coopérants professeurs venus du monde entier, des Polonais aux Péruviens en passant par des enfants d'Afrique Noire, dans un environnement pluriculturel dont on peut être certain qu'il sera déterminant pour sa musique. C'est pendant ces deux ans en Algérie, parmi ces personnes venues des quatre coins du monde, qu'elle découvre l'immensité des possibilités de la musique et le langage universel de l'émotion.

Et enfin, elle découvre à 7 ans la patrie de sa mère. Dunkerque l'accueille; son instituteur anime les cours de musique en s'accompagnant à la guitare et c'est à chaque fois une émotion incontrôlable pour la jeune Anita. La Callas lui en procure d'encore plus grandes et lui donne l'envie de s'inscrire dans une école de musique où elle commence le chant lyrique et le piano classique à l'âge de neuf ans. Nouvelle migration vers Orléans trois ans plus tard, ville dans laquelle elle continue à apprendre le piano et garde en elle cette envie irrépressible de chanter. Tout en écoutant les Doors, les Pink Floyd et Bob Marley, Anita approfondit l'anglais à l'université. A 24 ans, elle s'engage sérieusement sur la route de la chanson. Elle intègre plusieurs groupes de musique, de styles différents et donne des cours de chant. Des cultures iranienne, algérienne, anglo-saxonne, Anita Farmine a beaucoup appris et a construit son identité, mais elle sent sa place en France. Ce n'est qu'à l'âge de 27 ans que notre chanteuse commence à écrire et composer. Le caractère hybride de l'art d'Anita Farmine se retrouve jusque dans son processus de création, car la chanteuse ne compose jamais de la même manière : elle peut s'inspirer tout autant d'accords qu'elle plaque au piano, lui évoquant des mélodies et des paroles en anglais, en persan ou en français, que de poèmes iraniens. Sa musique parfois métriquement surprenante, aux harmonies parfois non conventionnelles, s'écrit difficilement parce-qu'elle est basée sur le ressenti. Et c'est très certainement ce qui en fait toute la richesse et la poésie, ce qui laisse place à l'évasion et aux émotions infinies. 

Anita Farmine est incontestablement la preuve que venir de, c'est devenir.